La lucarne

On est dans les années 1930. Trois petites filles jouent dans leur chambre. Elles font leur cinéma et rêvent qu’un pilote vienne les chercher, là, par la petite lucarne, pour épouser l’une d’entre elles.

Elles sont jolies comme des enfants qui rêvent et même un peu plus. Elles ont les prénoms de leur époque et les sourires de l’enfance éternelle.

Yvette, la plus grande, est brillante. Elle veut être journaliste, comme son père, mais n’oublie pas d’être une femme de son temps. Elle cuisine aussi bien qu’elle parle anglais et allemand. Elle a cette petite étincelle qui va bien au-delà de la lucarne. Elle l’aurait été, journaliste, si la vie, la guerre, puis le cancer, n’étaient pas passés par-là.

Jacqueline, la deuxième, c’est l’artiste. Elle est pétillante aussi et son étincelle à elle se décline en peinture. Elle ira aux Beaux-arts et trouvera l’amour à Toulouse où elle élèvera deux garçons.

Puis il y a Micheline, ma grand-mère. C’est elle qui aura le pilote. « C’est moi qui l’ai eu », m’a-t-elle encore dit aujourd’hui avec malice. Elle est aussi belle que ses aînés, aussi pleine d’étoiles qu’elle offre volontiers à cet homme qu’elle rencontre par hasard alors qu’elle n’a pas 20 ans. Cet homme déjà héros de guerre pour avoir sauvé des vies sous les bombardements de Casablanca à 17 ans à peine. Ce prétendant fier et pilote d’avion de chasse, Officier d’appontage puis Capitaine de vaisseau. Ce mari et bientôt père de ses deux fils, qu’elle guettait de sa lucarne, et qui est arrivé si tôt, finalement. Elle ne sera pas artiste ni journaliste, elle sera épouse et mère, avant d’être notre grand-mère.

Ma grand-mère. Micheline Croullebois. Cette jolie femme si élégante qui a eu 90 ans cette semaine, 90 étoiles qu’aucune épreuve n’a su ternir. Manucurée, belle comme au premier jour de mon enfance, elle est là. Elle nous attend derrière la porte. Elle a cuisiné des heures, elle a fait son canard aux olives, celui qu’on dégustait quand on la retrouvait, et qui nous accompagne depuis dans tous nos jours de fête.

C’est jour de canard aux olives et sous son beau rouge à lèvres, le sourire rayonne. Elle dit qu’elle a pris un coup de vieux, je pense que j’aimerais être comme elle à son âge.

Les enfants lui posent des questions sur la guerre. Il faut dire que l’appartement regorge de trésors en tout genre.  « La guerre, c’est un sale truc », répond-elle simplement, sans se laisser distraire.  Elle n’est pas du genre à s’attarder sur les choses tristes. « Le bon Dieu m’a faite comme ça, j’ai de la chance, j’ai bon caractère… ».

A son mari qui a 95 ans et qui perd la mémoire, et à qui elle a tout donné, elle rappelle l’essentiel : « Tu as été décoré deux fois par l’Académie de Marine pour tes deux livres. Tu as eu la Croix de guerre, Georges …». Elle se tourne vers moi : « Il doit se rappeler qui il est ». Pas qui il a été. Qui il est. Elle a cette ancre dans le présent, la force du vent qui souffle dans le bon sens et vous fait tenir debout. Digne.

Elle admet volontiers que c’est sûrement ce sourire éternel qui l’a menée jusqu’à cet âge. Je la crois. Je l’écoute et la regarde, et je comprends que moi aussi, elle me rappelle qui je suis. Contre vents et marées, contre tous ces oiseaux de malheur qui vous montrent le sombre, les risques, les doutes, je veux être comme elle. Cette femme de marin qui sait attendre sans oublier de vivre. Cette femme tout court qui se nourrit du beau temps, de la chance d’un jour, des possibilités qu’offrira demain.

Au moment des aurevoirs, elle a toujours cette petite larme qui la rend encore plus belle. C’est la fragilité d’une dame qui sait pleurer sans se plaindre, et qui rêve encore secrètement, cachée derrière sa lucarne, que le temps la portera encore un peu sous ses ailes, là où le meilleur reste à venir.

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